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Un texte ...
Vie religieuse et Diaconie

Frère Nicolas Capelle, Fec, décembre 2011
CORREF

Il m'a été demandé de réfléchir au thème VIE RELIGIEUSE ET DIACONIE,
dans le cadre de la dynamique DIACONIA 2013. 

Voici quelques réflexions qui peuvent nourrir notre réflexion.

 

A. Introduction

1. La leçon de nos aînés

Il est instructif de fréquenter des religieux âgés qui ont duré dans leur engagement et de les voir terminer leur vie religieuse en maison de retraite.
Il ne leur reste rien !

Toutes les « distractions » éventuelles de leur Vie Religieuse que pouvaient être les « attributs » de la mission ont disparu (les missions, les affaires, les responsabilités, les réalisations, les relations, les honneurs, les échecs .) et - parfois- jusqu'à leur souvenir .

Souvent, outre leurs misères, ne reste plus que ce qui est le cour de leur Vie Religieuse : le dialogue avec Dieu, intime ou le silence de la relation d'un ami à un ami, ou - bien souvent- le silence devant Dieu ; et même, parfois, le silence de Dieu.

Il ne reste rien,
Sauf, la profession publique que le Christ est tout, que Dieu seul suffit et que par cette vie toute donnée, leur chemin d'humanité a été réalisé, a été comblé.

Nous connaissons tous, sur ces rivages, des Frères et des Sours qui poursuivent leur dialogue personnel, essentiel ; et nous en saisissons quelque chose, furtivement, par un sourire, un visage, un accueil, une conversation, une présence qui en disent long sur ces vies données jusqu'au bout, sans retour, malgré la monotonie des jours. Comme en dit long l'ambiance ordinairement paisible de nos maisons d'aînés.
Quand tout s'efface, seul le dialogue intérieur subsiste : joyeux ou aride ; fécond sans doute.

2. L'acte de création

Cette profession publique est l'annonce de ce à quoi tend l'acte de création .

Quel est le sens de nos vies? Que faisons-nous là ?

- surgis des poussières d'étoiles, appelés à la vie dans un grand fracas de hasards

-  nous traversons la condition humaine, vécue de mille façons, selon mille sentiers incertains

nous répondons à un appel vital venu du fin fond des âges, par la médiation de l'expérience humaine dans un temps donné, en un lieu donné

- afin de devenir les Fils adoptifs d'un amour débordant, et constituer une famille unique, riche de ses diversités, une famille de Frères

Car la création tout entière est ordonnée à la vie en plénitude, et la vie en plénitude, « c'est de te connaître, toi et celui que tu as envoyé », connaissance intime qui rassasie notre désir profond. C'est l'accueil au cour du cour de l'amour qui pénètre toutes choses. (1)

Telle est la dynamique de l'acte de création dont nous nous réclamons dans la foi chrétienne : le Père nous veut Fils et Frères, et il nous attire.
C'est dans le mouvement de ce grand désir, que nous trouvons le SENS

-  de la vie humaine qui est la nôtre (fais-nous aimer notre condition d'homme)
-  de l'appel à la Vie Religieuse

3. Désignation du but

Et en ce sens, la Vie Religieuse est la figure eschatologique de ce à quoi est appelée toute la création, toute l'humanité :

« À la fin des temps, il n'y aura plus ni homme ni femme, ni mariage, nous serons comme des anges. »
«  Il n'y a ni grecs, ni juifs, ni gentils, ni esclaves, ni hommes libres.Il n'y aura que le Christ qui est tout, en tous. »

Il n'y aura que l'intimité avec le Père, à l'image du Fils, que l'écoute de l'Esprit,
Que l'action de grâces, que l'aspiration vertigineuse dans la présence du Dieu trine, qui est relation, dialogue, échange jusqu'à la « divinisation » dont parlent les Pères.

Voilà à quoi toute la création est appelée et voilà pour quoi elle gémit.jusqu'au jour où elle atteindra la « stature du Christ, premier-né d'une multitude de frères  » Éphésiens 4, 13

4. Sens de la Vie religieuse

Et là est la « tâche » première de la Vie Religieuse, figure eschatologique.
La Vie Religieuse est d'abord une configuration à Jésus, Fils unique et premier-né d'entre les morts.
Configuration à Jésus pauvre, chaste, obéissance pour le Père, dans la relation-source qui le fait exister et vivre, qui est son identité exclusive, sa référence absolue.
Toute la vie de Jésus dit au Père, « toi seul ».
Le religieux configuré à Jésus, par profession publique, lui dit à son tour « Toi seul »

Le religieux dans sa configuration à Jésus est priant, annonçant, nourrissant, guérissant, libérant. Non pas par envoi externe mais, d'abord, par configuration intime.(2)

Et en ce sens, la Tradition orientale a raison :

Le grand monachisme orthodoxe n'est pas une forme supplémentaire de la vie chrétienne, mais est la forme unique de vie chrétienne, tout le reste y étant référé. Au nom du sacerdoce commun des baptisés, des laïcs (religieux/ses) offrent à Dieu leur vie entière «sans distraction et sans préoccupation» E. Bianchi p.16, 28-29, 33,34

"En Orient le monachisme est considéré comme essentiel à la vie de l'Église parce qu'il est perçu non comme une réalité séparée de la vie des chrétiens mais bien plutôt comme en relation étroite avec elle. L'«être moine» est symbole de ce que tout chrétien est appelé à devenir de par la consécration baptismale. La vie monastique constitue donc davantage un symbole qu'un état de vie. Comme état de vie, elle ne concernerait que ceux qui la choisissent. Comme symbole, elle interpelle tout croyant."

"La conviction qui sous-tend cette manière de voir la vie monastique est qu'il n'y a qu'une seule vocation chrétienne inscrite dans la nouveauté du baptême. Accomplir avec humilité et simplicité l'ouvre de l'Esprit, d'après les écrits des Pères du désert, est l'objectif qui devrait animer tout chrétien. Le moine le vit dans la particularité de sa vocation : vers la communion en passant par la solitude, vers la charité en passant par l'ascèse, vers la transfiguration en passant par la purification."
 

5. Interrogation permanente sur nos critères d'existence

Si c'est cela la Vie Religieuse, alors Enzo Bianchi a raison : "il n'y a de Vie Religieuse que monastique". Et dans ce cas, les Fondations de diaconie, que nous avons tous connues à l'époque moderne n'auraient plus autant de justification et pourraient brouiller le message religieux que nous voulons donner.

Interrogation nécessaire que nous devons affronter si -comme Vie Religieuse- nous voulons répondre aux attentes actuelles de nos contemporains et de l'Église.

Interrogation que nous adressent aussi, depuis quelque trente ans

•  des communautés nouvelles et de nouvelles communautés plus récentes de Vie Religieuse ou de Vie Consacrée,

•  des jeunes religieux de nos congrégations plus sensibles à la présence eucharistique, à la lectio divina, aux parcours bibliques, théologiques, aux expressions publiques et liturgiques de la foi (rassemblements, visibilités.)

À leur manière, ils nous disent que le cour de la Vie Religieuse , c'est le CHRIST.

En un sens, ils réactualisent la question que nous connaissons si bien : « Et vous que dites-vous  ? Pour vous qui suis-je ? ».
Et c'est la réponse (travaillée, reformulée, ajustée sans cesse) à cette unique question qui rend justice à notre engagement de tout donner. Rien d'autre.
 

B- Une diaconie particulière à la Vie Religieuse

6. L'icône du lavement des pieds

Mais cette réponse s'élabore non pas uniquement dans le cour à cour (qui peut être le lieu de l'illusion, du silence, du désert -cf Mère Teresa) mais dans une communauté où chacun se met au service du frère, de la sour, pour l'aider dans la construction progressive et réaliste de sa réponse humaine, chrétienne à Jésus.

Et cela se fait dans « le lavement des pieds, les uns des autres ».

Il s'agit de s'abaisser jusqu'à reconnaître et aimer, dans ces pieds-là, le chemin particulier du frère de la sour, de leur prodiguer les soins nécessaire pour qu'il (elle) trace sa propre route humaine regardée par Jésus, au milieu des aléas de la vie, de sa liberté, de ses tâtonnements, des scories et des poussières (dia-konis, a quelque chose à voir avec la poussière, dans l'ancienne étymologie), de tout ce qu'il charrie.

Le lieu communautaire est d'abord le lieu de la croissance humaine, chrétienne de chacun ; et chacun doit pouvoir compter sur elle pour sa croissance singulière : par l'écoute personnelle et communautaire, par l'accompagnement, le discernement, le soutien, l'admonestation, le pardon.dans le quotidien des jours, dans sa monotonie, son insignifiance.
Afin que ce chemin singulier devienne lieu d'humanisation et de rencontre transformante grâce à la Parole , car  la communauté religieuse se vit « sous la parole » ; celle de Dieu et celle des frères.

La croissance de chacun se fait dans l'unique régime de la parole ; à la différence de l'état conjugal qui élabore la croissance des personnes par le dialogue des corps et de la parole.

La parole est essentielle à la vie communautaire.

7. L'icône de la Visitation

Regardons Marie :

elle reçoit la parole de l'ange, elle court donner la parole, elle reçoit la parole, elle profère sa parole propre (son magnificat, son enfant)
Marie qui passe de l'Annonciation à la Visitation est, dans ce mouvement, l'icône tout entière de la Vie Religieuse.

Dans l'Annonciation elle entend la bénédiction, y est attentive, disponible.mais elle peut s'imaginer être dans l'illusion du « toi seul ». Alors elle se raccroche au seul élément concret, et vérifiable, donné par l'ange « ta cousine. »

Plutôt que de s'abîmer dans la bénédiction reçue de l'ange, elle court au service concret de sa cousine qui, elle aussi, a reçu une bénédiction qui prend chair et sur laquelle elle s'interroge elle aussi en silence, puisque son homme est muet...

Et c'est dans leur rencontre de corps vivants que ces deux femmes vont se révéler l'une à l'autre le sens des bénédictions qu'elles portent.

C'est dans cet échange de paroles que l'une et l'autre, l'une par l'autre, vont recevoir l'authentification des bénédictions reçues. Et leur parole va vraiment prendre chair et donner chair à leur propre chemin personnel, unique.

La Vie Religieuse est tout entière dans cette icône de la VISITATION :

Écouter-recevoir dans l'intimité du cour, mais vérifier cette intimité du cour par la « diaconie du frère » qui construit le « dévoilement » de chacun, pour que chacun reçoive son propre nom, son identité véritable, celle que Dieu désire.

Telle est la diaconie spécifique à la Vie Religieuse.

C- Diaconie de la rue

8. Ainsi la communauté religieuse est une Ecole de diaconie : par la fréquentation de la Parole, par l'écoute commune des réalités, par la pratique du discernement communautaire, par l'envoi communautaire.les frères apprennent à voir, à repérer des appels, à développer des aptitudes et une écoute spirituelle, à voir au-delà des apparences.

Et la « diaconie du frère » devient « diaconie pour la rue », comme en un trop-plein communautaire, comme un débordement samaritain qui ne peut passer sans voir, sans agir et sans confier à d'autres le soin du frère, au bord de la route. Les frères, alors, sont les mains du Christ qui soulage, qui apaise, qui guérit, qui enseigne, qui pardonne.

9. Cette « diaconie pour la rue » naît de l'intimité avec Jésus, dont « nous revêtons les sentiments du Christ pauvre, chaste, obéissant » et trouve sa modalité dans la communauté. Elle n'est pas une action, une aide, un service isolé, séparé, fortuit . Elle est l'expression d'une source qui irrigue la communauté.

C'est ce que nos fondateurs et fondatrices ont tous vécu ; et Mère Teresa, par exemple, nous l'a bien signifié dans les dernières décennies.  
Attachés au Cep, ils ont donné des sarments qui, à leur tour, ont donné du bon fruit.
Ce n'est pas le frère qui est « diaconie pour la rue », c'est la communauté tout entière.
Les gens ne s'y trompent pas : ils disent « les sours », « les frères », « les frères, soeurs de l'abbaye ».

Sous forme de conclusion

10. Aujourd'hui la Vie Religieuse est souvent confondue avec « le service » et les services rendus tant aux sociétés qu'aux Églises. La Vie Religieuse apostolique, particulièrement, souffre de cette image et son message en est quelque peu brouillé, aujourd'hui.

Remarquons que ce n'est pas l'engagement de ces frères et de ces sours qui a failli et qui est en cause mais le regard nouveau des sociétés et de l'Église.
Et, lorsque que nous échangeons entre nous, nous sentons -par exemple- que nos contemporains

•  attendent des modalités de présences plus ajustées à ce que doit être « une mémoire vivante du mode d'existence et d'action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères».

•  selon une théologie de la création qui reconnaît et qui permet à des hommes et à des femmes d'horizons différents de construire une réponse SENSÉE à la question angoissante : pourquoi vivre ? Où tout ça va-t-il ?

•  C'est sans doute ce qui explique aussi l'attrait de groupes de Laïcs qui se rapprochent de nos instituts et de nos communautés. Ils ne nous rejoignent pas pour les « ouvres » mais ils y cherchent des lieux-source, des lieux d'écoute, de discernement.des lieux d'expérience, de sagesse, de tradition, de compagnonnage, de sollicitude, de partage.

 

Ainsi la Vie Religieuse n'a pas dit son dernier mot, dans nos contrées.
Aussi, profitons de DIACONIA 2013, pour réfléchir à ce que ce mot veut dire pour la Vie Religieuse, et à notre apport dans l'Église diocésaine, selon nos spécificités propres :

•  en nourrissant entre nous la « diaconie du frère » 

•  en discernant et ajustant nos engagements personnels et communautaires

•  en innovant pour que notre communauté soit un lieu ressource pour des Laïcs associés.

Et finalement nous interrogeant sur le service qu'attendent prioritairement nos contemporains aujourd'hui : sans doute une rencontre intime avec la personne du Christ pour une construction personnelle et sociale.

Je vous remercie

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• (1) St Bonaventure et sa théologie de la création :

Ici, nous devons très clairement comprendre que pour Bonaventure il ne s'agit pas simplement de l'incarnation du Fils de Dieu pour racheter l'humanité. Ce qui est plutôt en jeu ici c'est Son incarnation pour conduire toute la création à la plénitude de vie.

Pour Bonaventure, Jésus-Christ ressuscité reste présent d'une façon mystérieuse dans l'histoire du monde, dans la création et dans le cosmos. Donc, ce monde et ce cosmos ne sont pas impies. On pourrait dire plutôt que Dieu, par Sa Parole, Son Fils Ressuscité, reste présent dans tout l'univers. À ce point-ci, nous pouvons déjà parler d'une idée théologique du Christ cosmique. Donc, tout le cosmos est sanctifié et appelé à former une communauté avec Dieu. Ainsi, c'est l'humanité qui a maintenant une responsabilité particulière vis-à-vis de toutes les créatures et de tout le cosmos. L'humanité est la tête de la création parce qu'en ayant été renouvelée par Jésus Christ elle capable de trouver et d'aimer Dieu au moyen de toute la création. Comme François, la tradition franciscaine qui l'a suivi établit que le rapport humain avec la nature et toutes les créatures est relié à l'amour. Par la création, bien sûr, même par chaque créature, nous, les êtres humains, nous sommes appelés à aimer. La création est une invocation à l'amour de l'humanité par lequel nous répondons à l'amour de Dieu qui est révélé dans la création. En même temps, nous, les êtres humains, nous sommes appelés par cet amour à former une grande communauté avec toutes les créatures et avec Dieu. La création est l'expression de cette grande communauté à laquelle nous tous appartenons.

Simultanément, la création est pour nous un message, une communication. La création a quelque chose à nous raconter et à nous dire. Nous, les êtres humains, nous devrions écouter la création parce qu'elle nous permettra d'apprendre quelque chose sur notre vie et sur la signification de la vie en général. En même temps, la création est un lieu où Dieu est présent, où le Christ, qui s'est incarné dans le monde et dans le cosmos, est présent. Dieu est non seulement transcendant, Dieu est aussi très proche. C'est par la présence de Dieu que cette création accroît sa beauté et qu'elle est une oeuvre d'art.

Père Johannes B. Freyer, OFM

• (2)C'est cette configuration qui assure la visibilité des traits caractéristiques de Jésus chaste, pauvre et obéissant, dans le prolongement de l'expérience des Douze, qui avaient tout partagé avec le Christ. L'Evangile n'est qu'une lettre et la bonne nouvelle un rêve pour l'humanité si l'Esprit ne suscite pas des personnes, avec leurs qualités et leurs faiblesses, très diverses par leur nature et leur manière d'être, qui rendent concrètement présent au monde le Christ lui-même, à la fois consacré à la plus grande gloire du Père et envoyé en mission au monde pour le salut de ses frères et de ses soeurs, avant tout les pauvres (cf.VC 72). Ainsi, la personne consacrée ne se contente pas de faire du Christ le sens de sa vie, mais elle cherche existentiellement à reproduire en elle-même la forme de vie que le Fils de Dieu a prise en entrant dans le monde (cf.VC 16). Parmi chrétiens et non-chrétiens , c'est la spécificité de la vie consacrée de rendre présente la forme de vie que le Christ a choisie, de rendre présent le Seigneur ressuscité, chaste, pauvre, obéissant, priant et missionnaire (cf.VC 18, 19 et 29, 72).

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Bibliographie sur la Vie Religieuse

Un ancien qui reste remarquable  :

GUY Jean Claude, La vie religieuse mémoire évangélique de l'Eglise, Centurion, 1987

Plus récemment  :

¤ LAVIGNE Jean Claude, Pour qu'ils aient la vie., Cerf, 2010

¤ LECRIVAIN Philippe, Une manière de vivre, Lessius, 2009

¤ ARNOLD Simon Pierre, Une relecture des voux, Lessius, 2007

¤ HAERS Jacques, Vivre les voux aux frontières, Lessius, 2006

¤ TENACE Michelina, L'homme transfiguré par l'Esprit, Lessius, 2005

¤ BIANCHI Enzo, Si tu savais le don de Dieu , Lessius, 2001

 


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